Transcription
Transcription : Réflexions de Munir Sheikh
[00:00:00 Début de la vidéo : Une série d'images montrant des personnes marchant dans des rues achalandées de la ville; un drapeau canadien s'agitant sur le côté d'un bâtiment; une vue aérienne de la colline du Parlement et du centre-ville d'Ottawa; l'intérieur d'une bibliothèque; une vue de la Terre depuis l'espace. Texte à l'écran : Leadership, politiques, gouvernance, innovation]
Narratrice : Les fonctionnaires, les leaders d'opinion et les spécialistes à l'échelle canadienne réfléchissent aux idées qui façonnent la fonction publique : le leadership, les politiques, la gouvernance, l'innovation et au-delà.
[00:00:16 Page titre : Analyses et réflexions, logo de l'EFPC. Texte à l'écran : Réalisée par l'École de la fonction publique du Canada]
Narratrice : Voici la série Analyses et réflexions, réalisée par l'École de la fonction publique du Canada.
[00:00:25 Munir Sheikh apparaît en fondu.]
Narratrice : M. Sheikh a commencé sa carrière dans la fonction publique en 1972 en tant qu'économiste au Conseil économique du Canada. Après un bref passage à l'Office national de l'énergie entre 1976 et 1978, il s'est joint au ministère des Finances et a atteint le rang de sous-ministre adjoint principal en 2000. De 2001 à 2006, il a occupé des postes de cadre supérieur à Santé Canada, au Bureau du Conseil privé et à Ressources humaines et Développement social Canada. Il a terminé sa carrière dans la fonction publique en tant que statisticien en chef du Canada en 2010.
Taki Sarantakis : Dr. Sheikh, comment allez-vous?
[00:01:02 Le texte suivant apparaît à l'écran : « Munir Sheikh, ancien statisticien en chef du Canada ».]
Munir Sheikh (ancien statisticien en chef du Canada) : Je vais bien, merci.
Taki Sarantakis : Dites-moi ce que vous faisiez en juillet 2010. Quel était votre travail?
Munir Sheikh En 2010, un événement important s'est produit dans ma vie : je suis au travail en tant que statisticien en chef du Canada et, de manière totalement inattendue, je suis rentré chez moi sans emploi. Ce fut une journée très difficile et très étrange. Ce matin-là, vers 6 heures, j'ai reçu un appel de ma secrétaire générale à Statistique Canada, une surprise à cette heure du matin, et elle m'a dit : « Avez-vous lu le titre de la première page du Globe and Mail? »
[00:01:54 Un article de Steven Chase du Globe and Mail daté du 21 juillet 2010 est affiché avec le titre « Tony Clement clarifie les choses sur le recensement » et le texte : « Le Globe and Mail s'est entretenu mardi après-midi avec le ministre de l'Industrie, Tony Clement, au sujet du débat entourant la décision du gouvernement conservateur d'éliminer le questionnaire détaillé obligatoire du recensement. Vous trouverez la transcription de cet entretien ci-dessous. »
« Q : J'aimerais clarifier les choses. Quand vous m'avez parlé il y a plusieurs jours, je pensais que vous aviez essentiellement dit à Statistique Canada : « Écoutez, nous voulons éliminer le questionnaire détaillé obligatoire et dites-moi ce que je dois faire pour qu'il n'y ait pas d'inconvénient à cela. »
R : C'est tout à fait exact. C'est exactement ce que je leur ai dit.
Q : D'accord… Mais on allègue [dans des articles ultérieurs] que ce n'est pas ce que Statistique Canada a dit. [Le statisticien en chef Munir Sheikh] avait dit qu'il vous déconseillait d'éliminer le questionnaire détaillé obligatoire.
R : Je ne veux pas entrer dans les détails... Je dois être prudent parce que je suis soumis aux [règles] du Cabinet, mais je dirais que ce n'est pas exact. Crédit : The Globe and Mail]
J'ai répondu par la négative. Elle m'a donc dit : « Vous feriez mieux de le lire et de venir au bureau dès que possible ». J'ai donc lu l'article. Ce n'était pas la première fois que ce genre de publication apparaissait. L'article disait que c'était le statisticien en chef qui avait personnellement assuré au gouvernement que l'annulation du questionnaire détaillé de recensement était une bonne idée. Je me suis donc précipité au bureau. Vers 9 heures, j'ai convoqué une réunion de tous les statisticiens en chef adjoints et il a été conclu que ce qui s'était passé... et c'était la troisième fois qu'un article de ce genre apparaissait dans les médias, et que c'était inacceptable. Cela allait vraiment entacher la réputation et l'intégrité de Statistique Canada et cela ne devrait pas se produire. Nous avons donc discuté des options possibles et je suis arrivé à la conclusion que la seule option pour moi, pour envoyer un signal clair que ce n'était pas Statistique Canada qui avait fait cette recommandation, était de démissionner, et de démissionner publiquement, pour que les gens sachent que le gouvernement avait fait quelque chose qui m'avait poussé à quitter mon emploi. C'est ce qui s'est passé.
Taki Sarantakis : Avez-vous démissionné parce que le gouvernement n'a pas suivi vos conseils?
Munir Sheikh Non. Nous, les sous-ministres, sommes formés pour deux choses. Premièrement, nous faisons de notre mieux pour fournir les meilleurs conseils possible au gouvernement. Ensuite, en fonction de la décision prise par le gouvernement, nous faisons de notre mieux pour mettre en œuvre cette décision. Et bien sûr, c'est le droit de tout gouvernement élu de prendre les décisions. Ce n'est pas notre rôle en tant que fonctionnaires de le faire. Je n'ai donc pas démissionné parce que le gouvernement a passé outre notre recommandation et a annulé le recensement.
[00:04:12 Un formulaire de recensement de 2011 est présenté.]
J'ai démissionné parce que le gouvernement, le ministre responsable de Statistique Canada, a explicitement fait savoir à tout le monde qu'il suivait les conseils donnés par Statistique Canada, et que le statisticien en chef a personnellement assuré le gouvernement que c'était la bonne chose à faire. Cela montre vraiment que Statistique Canada ne sait pas distinguer le bon du mauvais, ce qui compromet, détruit, si je puis dire, la réputation et l'intégrité de Statistique Canada. C'est ce qui a conduit à ma démission.
Taki Sarantakis : Dans votre lettre de démission, vous avez écrit une ou deux phrases disant : « Le questionnaire détaillé de recensement ceci, mais ce n'est pas le cas. » Vous souvenez-vous de cette phrase?
[00:05:11 Un extrait de la lettre de démission du Dr Sheikh apparaît à l'écran avec le texte suivant en surbrillance : « J'aimerais profiter de l'occasion pour parler d'une question statistique technique qui a fait l'objet de discussions dans les médias et qui renvoie à la question de savoir si une enquête facultative peut se substituer à un recensement obligatoire. Ce n'est pas possible. ».
Munir Sheikh Je me souviens de la phrase. Tout d'abord, la rédaction de cette déclaration a posé quelques difficultés, car je ne pouvais pas révéler au ministre la recommandation de Statistique Canada, car il s'agit d'informations confidentielles. J'essayais donc de trouver un moyen d'expliquer que nous n'aurions pas pu donner ce conseil. J'ai donc présenté la question comme un problème technique et statistique et j'ai dit qu'il y avait eu beaucoup de discussions sur ce problème technique, à savoir si le questionnaire détaillé de recensement pouvait être remplacé par un sondage, et la réponse qui suivait était « Non », et je pense que c'est cette phrase qui a attiré l'attention des médias et que de nombreux articles ont été écrits à ce sujet par la suite.
Taki Sarantakis : Donc, le gouvernement, si je vous comprends bien, était tout à fait libre de ne pas tenir compte de votre avis. Est-ce exact?
Munir Sheikh Oui, le gouvernement est totalement libre de toujours rejeter l'avis d'un fonctionnaire. J'ai travaillé au ministère des Finances pendant de très nombreuses années et si j'avais démissionné parce que le gouvernement n'avait pas tenu compte de mes conseils, j'aurais probablement démissionné 50 fois pendant mon séjour, mais c'est leur droit. C'est pour cela qu'ils ont été élus. Nous leur donnons simplement des conseils. Ainsi, lorsque le gouvernement n'est pas disposé à assumer une mauvaise décision et rejette la responsabilité sur un fonctionnaire, c'est à ce moment-là qu'il faut décider si cela vaut la peine de continuer à faire ce que l'on fait, et je suis arrivé à la conclusion que j'avais passé toute ma vie à servir le public et à assumer la responsabilité de la mauvaise décision de quelqu'un d'autre.
[00:07:11 Une image de l'immeuble Jean Talon, le siège de Statistique Canada situé sur la promenade du pré Tunney, à Ottawa, est montrée.
Le texte se lit comme suit : Crédit : Droit d'auteur © Dem etri1968. CC By-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons]
Si je pouvais m'en accommoder personnellement, je ne pouvais tout simplement pas tolérer qu'une institution canadienne aussi importante que Statistique Canada soit accusée d'incompétence. C'est quelque chose que je ne pouvais pas tolérer.
Taki Sarantakis : Avez-vous eu l'impression que vos collègues présents et passés, les commentateurs... il y a eu beaucoup de commentaires à ce sujet. Avez-vous une opinion sur les personnes qui, dans le commentariat, écrivent dans le Globe and Mail, le National Post et d'autres publications de ce genre?
Munir Sheikh Ma décision a été très difficile à prendre.
[00:07:58 Un article du 21 juillet 2010 de Steven Chase et Tavia Grant du Globe and Mail est présenté avec le titre « Le chef de Statistique Canada démissionne en raison du recensement ». Crédit : The Globe and Mail]
Il n'est pas facile de quitter le travail de ses rêves, mais lorsque j'ai vu la réaction à ce que j'avais fait, j'ai eu le sentiment d'avoir pris la bonne décision.
[00:08:04 Un article de CBC News daté du 21 juillet 2010 est affiché avec le titre « Le chef de Statistique Canada démissionne en raison d'un différend sur le recensement » au-dessus du texte « Munir Sheikh, chef de Statistique Canada, a démissionné mercredi à la suite de la décision du gouvernement fédéral d'éliminer le questionnaire détaillé obligatoire du recensement. ». Crédit : CBC]
[00:08:09 Un article du 22 juillet 2010 de Bruce Campion-Smith et Richard J. Brennan du Toronto Star est présenté avec le titre « Le chef de Statistique Canada démissionne en raison de sa colère concernant le recensement » et le texte « Le chef de Statistique Canada, Munir Sheikh, prévient que le recensement facultatif proposé par Ottawa ne fonctionnera pas. ». Crédit : Toronto Star]
Au moment où j'ai démissionné, mon état d'esprit était très négatif.
[00:08:14 Un article du 23 juillet 2010 de Tavia Grant du Globe and Mail est présenté avec le titre « L'indépendance d'esprit a toujours caractérisé Sheikh ». Crédit : The Globe and Mail]
Je rentre chez moi, j'ai perdu mon travail, c'est la faute du gouvernement.
[00:08:19 Un article de John Ibbitson du Globe and Mail daté du 27 juillet 2010 est présenté avec le titre « Munir Sheikh nous montre à quoi ressemblent l'intégrité et le leadership ». Crédit : The Globe and Mail]
Je me suis senti très mal, mais le lendemain, quand j'ai commencé à lire tous les articles que les gens écrivaient, je me suis dit : « Oui, bien sûr, j'ai perdu quelque chose, mais j'ai aussi gagné quelque chose, qui est vraiment important pour moi, à savoir que les gens comprennent et reconnaissent que j'ai fait ce qu'il fallait ». C'était beaucoup. Je suis vraiment très heureux d'avoir pu, à ce moment-là, prendre la bonne décision, même si cela a été difficile, mais j'ai pu le faire, mais je dois mentionner une chose ici. Même si la décision était assez évidente, si vous tenez vraiment à votre institution, il n'y avait pas d'autre option que de faire ce que j'ai fait, j'étais encore un peu incertain. Vais-je pouvoir survivre sans aller au bureau et sans faire ce que j'aime? Quant à ma famille, ma femme et mes garçons, j'ai discuté avec eux et ils m'ont dit : « Tu as pris la bonne décision, ne le regrette pas. » C'est pourquoi je ne suis pas revenu sur ma décision.
Taki Sarantakis : Aujourd'hui, après Statistique Canada, vous avez ajouté un autre élément important à votre service dans la fonction publique. Vous êtes maintenant auteur de fiction. Parlez-nous de cela.
Munir Sheikh Lorsque j'ai quitté mon poste de statisticien en chef, je me suis demandé comment continuer à fournir un service public? Et je suis revenu à une idée que j'avais eue il y a de très nombreuses années, en 1965 en fait, alors que je vivais la guerre de 65 entre l'Inde et le Pakistan, que j'avais trouvée terrible. C'était l'époque où je pensais que le gouvernement d'un pays était lui-même en train d'infliger des dommages aux citoyens de ce pays. À l'époque, à l'âge de 18 ans, je m'étais dit : « Je dois faire quelque chose, ce n'est pas acceptable », mais je ne savais pas quoi faire. Puis, après avoir démissionné de mon poste à Statistique Canada, j'ai retrouvé cet état d'esprit et je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose. Et puis, je me suis souvenu qu'un auteur célèbre avait dit un jour qu'il y a des réalités de la vie qui ne peuvent être communiquées efficacement que par la fiction. Je me suis donc dit : « Je veux communiquer ces dures réalités et je devrais peut-être essayer d'écrire une œuvre de fiction là-dessus ». Et puis, bien sûr, il est difficile de passer à la fiction lorsqu'on est habitué à rédiger des articles académiques et des notes d'information. Il m'a fallu beaucoup de temps pour m'y habituer. J'ai fréquenté une académie britannique pendant deux ans pour apprendre à écrire des histoires. Il m'a donc fallu 14 ans pour écrire l'histoire que j'ai toujours voulu raconter sur ce qui s'est passé en 65 et par la suite.
Taki Sarantakis : Quel est le titre du livre?
Munir Sheikh Le titre du livre est Islamabad, la capitale du Pakistan.
[00:11:29 La couverture du livre « Islamabad: A Tale of War and Love » apparaît.
La raison pour laquelle le titre est Islamabad est que c'est le siège du pouvoir du gouvernement pakistanais.
[00:11:36 Une image de Munir Sheikh avec plusieurs exemplaires du livre apparaît]
Le film se divise en deux parties : Islamabad, où le pouvoir arrive et affecte la vie des gens, évidemment en mal, et la deuxième partie, qui traite de guerre et d'amour. Ainsi, le mécanisme utilisé par le gouvernement, au cours de la période que j'ai couverte dans le livre, a été de multiples guerres qui ont bien sûr eu un impact énorme sur le peuple pakistanais, et sur l'amour, c'est l'amour au sein d'une famille, une famille avec un père, une mère et deux filles, et l'amour est la façon dont la famille se serre les coudes pour faire face à l'adversité qui est créée à cause de la guerre. C'est donc le titre du livre, Islamabad: A Tale of War and Love. Il y a un aspect très négatif de la question : le gouvernement a une incidence sur la vie de ses propres citoyens, qui doivent alors y faire face, et la seule façon dont ils ont pu le faire, c'est grâce à l'unité de la famille et à l'amour qu'ils ont les uns pour les autres.
Taki Sarantakis : Munir Sheikh, je vous remercie d'avoir clarifié un grand moment de l'histoire de la fonction publique du Canada et d'avoir consacré votre vie à la fonction publique.
Munir Sheikh Si je peux ajouter une chose, j'espère que les gens liront mon livre. Il est disponible chez Amazon et Indigo, vous pouvez le commander, et je pense que le sujet que j'ai abordé, à savoir comment de mauvais gouvernements peuvent détruire la vie de leurs citoyens, vous choquera si vous regardez le monde d'aujourd'hui et comptez le nombre de pays où cela se produit. Mon roman est donc, en quelque sorte, un cri pour que les gens se réveillent et disent : « Nous ne pouvons pas laisser cette situation perdurer, car elle détruit la vie des citoyens du monde ».
Taki Sarantakis : Merci, M. Sheikh.
Munir Sheikh Merci beaucoup.
[00:13:52 Le logo de l'EFPC apparaît à l'écran.]
[00:13:59 Le logo du gouvernement du Canada apparaît à l'écran.]