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The Outrage Cure (le remède contre l'indignation) : la fonction publique à l'ère de la méfiance et des changements rapides (LPL1-V82)

Description

Dans cet enregistrement d'événement, le Dr Alika Lafontaine s'appuie sur son nouveau livre, The Outrage Cure, pour expliquer comment les fonctionnaires fédéraux peuvent composer avec les changements et la baisse de confiance du public grâce à un leadership renforcé et des liens réparateurs.

Durée : 01:13:42
Publié : 11 août 2026
Type : Vidéo


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The Outrage Cure (le remède contre l'indignation) : la fonction publique à l'ère de la méfiance et des changements rapides

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Transcription : The Outrage Cure (le remède contre l'indignation) : la fonction publique à l'ère de la méfiance et des changements rapides

[00:00:00 La vidéo s'ouvre sur Taki Sarantakis qui s'exprime depuis un lutrin.]

[00:00:05 Texte à l'écran : Taki Sarantakis, Président, École de la fonction publique du Canada.]

Taki Sarantakis : Bonjour, je m'appelle Taki Sarantakis. Je suis président de l'École de la fonction publique du Canada et je vous souhaite la bienvenue à un autre événement remarquable qui se déroulera au cours de la prochaine heure environ. Nous accueillons toujours des invité·es exceptionnel·les, mais la personne que nous recevons aujourd'hui est particulièrement exceptionnelle.

La première fois que j'ai entendu parler de ce monsieur, le docteur Alika Lafontaine, c'était en 2017, presque jour pour jour, car je me souviens que c'était au Forum des politiques publiques, et vous étiez le premier récipiendaire du Prix des leaders émergents.

[00:00:39 Une photo du Dr Alika Lafontaine apparaît en plein écran.]

[00:00:46 Taki Sarantakis apparaît en plein écran.]

Taki Sarantakis : Vous avez prononcé un discours, et je crois que deux ou trois minutes après le début de votre allocution, toutes les personnes présentes dans la salle étaient en larmes. Moi y compris. Vous nous avez raconté l'histoire de votre vie. Vous avez notamment raconté que lorsque vous étiez en première année, vos professeur·es ont appelé vos parents pour leur dire que vous aviez un trouble de l'apprentissage et que vous seriez très, très chanceux d'obtenir votre diplôme d'études secondaires.

[00:01:24 Une photo du Dr Alika Lafontaine en entrevue à l'émission Power & Politics de la CBC apparaît en plein écran.]

Taki Sarantakis : Et non seulement vous avez obtenu votre diplôme d'études secondaires, vous êtes également devenu docteur en médecine et avez été président de l'Association médicale canadienne.

[00:01:30 Taki Sarantakis apparaît en plein écran.]

Taki Sarantakis : Il semble que vos professeur·es de première année avaient tort. Donc s'il y a parmi vous des personnes à qui un·e professeur·e de première année a dit qu'elles ne seraient jamais fonctionnaires, vous devriez leur dire qu'ils ou elles se sont trompé·es.

Aujourd'hui, le docteur Lafontaine va nous parler de quelque chose qui ne correspond pas vraiment à sa nature, c'est-à-dire l'indignation. Nous vivons à une époque marquée par la colère. On constate cette colère sur la scène politique, à l'école, lors du trajet en voiture vers le travail, dans l'autobus, dans la rue. Nous sommes en colère en ce moment, et quelque chose se passe. Nous allons donc laisser la parole au Dr Lafontaine pour qu'il nous parle un peu de son nouveau livre intitulé The Outrage Cure (Le remède contre l'indignation).

[00:02:30 Photo du livre de Dr Alika Lafontaine, The Outrage Cure.]

[00:02:34 Taki Sarantakis apparaît en plein écran.]

Taki Sarantakis : Avant de céder la parole au Dr Lafontaine, je dois mentionner qu'en 2008, je crois, la CBC vous a désigné comme le prochain grand premier ministre du Canada. Comme tout le monde le sait, nous ne faisons pas de politique partisane ici, mais je conseillerais au premier ministre Carney de faire attention. Dr Alika Lafontaine.

[00:02:58 Le public applaudit tandis que Taki serre la main du Dr Lafontaine. Taki quitte la scène et le Dr Lafontaine prend place au lutrin. La caméra montre différents angles de la salle et de la scène pendant que Dr Lafontaine parle.]

Dr Alika Lafontaine : Je suis vraiment reconnaissant d'avoir la possibilité de prendre à nouveau la parole à l'École de la fonction publique. De toutes les présentations que je donne, cet auditoire compte parmi mes préférés.

[00:03:08 Texte à l'écran : Dr. Alika Lafontaine, Médecin et ancien president, Association médicale canadienne.]

Dr Alika Lafontaine : On y retrouve de grands penseurs et de grandes penseuses ainsi que des gens qui façonnent le pays chaque jour en vue de le rendre meilleur. Je tiens à vous remercier pour votre travail.

Le sujet que je vais aborder aujourd'hui est quelque chose que nous ressentons toutes et tous, mais que nous n'abordons pas fréquemment de façon directe. Je pense que la colère, l'indignation et l'indifférence sont des émotions que nous éprouvons personnellement, et ce sont assurément des réalités auxquelles vous êtes confronté·es chaque jour au travail. Ces émotions se manifestent différemment selon votre perspective, mais c'est souvent quelque chose que nous n'exprimons pas ouvertement. Dans le cadre de mon travail au sein de l'Association médicale canadienne et du travail de réconciliation que je continue à soutenir, nous mettons considérablement l'accent sur des indicateurs de mobilisation et sur divers aspects techniques qui nous permettent notamment de déterminer comment mener à bien certaines initiatives.

Les conversations sur les émotions et sur la manière dont nous gérons le quotidien demeurent souvent confinées à des échanges après une fête ou à des cafés en fin de soirée, par exemple. J'espère qu'en parlant davantage de ce sujet, j'arriverai à le mettre davantage en lumière.

Avant de plonger dans le vif du sujet, laissez-moi vous raconter une anecdote, qui figure également dans mon livre, au sujet de ma participation à l'émission Canada's Next Great Prime Minister. Mon ami Tom, qui m'aidait à me préparer à ce concours, m'avait dit : « Si tu as un désaccord l'un·e des premiers ou premières ministres – il y en avait quatre qui étaient juges – tu n'as qu'à dire quelque chose de très patriotique ». C'est ainsi que j'ai fini par avoir une divergence d'opinions avec le premier ministre Paul Martin.

La question qu'il m'a posée était : « Si le Québec décidait de se séparer après que 51 % de sa population ait voté en ce sens, que feriez-vous en tant que premier ministre? ». Vous devez garder à l'esprit que j'ai grandi en Saskatchewan. Je vis en Alberta. Dans l'Ouest, la conception de la démocratie est que 50 % + 1 constitue une majorité. Cette notion est intégrée dans tout ce dont nous parlons. C'est ce que je lui ai dit, et c'était une grave erreur. Il est devenu rouge. Il a frappé du poing sur la table, a exprimé son point de vue avec force et a dit : « Jamais le Québec ne quittera le Canada tant que j'aurai mon mot à dire ».

Je me souviens que j'étais horrifié, parce que jusqu'à ce moment, tout allait bien. C'est alors que le conseil de Tom m'est revenu à l'esprit. J'ai pris une profonde respiration, je me suis tourné vers M. Martin et je lui ai dit : « M. Martin, si le Québec souhaite se séparer du pays, je pense que nous ne devrions pas réfléchir à toutes les façons dont nous pourrions le forcer à demeurer au sein de la Confédération ». Je me suis ensuite tourné vers les membres du public, qui composaient le véritable jury du concours, et j'ai ajouté : « Nous devrions plutôt nous demander pourquoi le Québec voudrait quitter le meilleur pays du monde ».

Et la foule s'est mise à applaudir chaleureusement. J'ai eu droit à une ovation debout. J'ai finalement reporté le concours. M. Martin est ensuite venu me voir et m'a dit : « Je ne pense pas que vos compétences en matière de politique soient à la hauteur, mais vous savez incontestablement comment captiver un auditoire ».

[00:06:12 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive montrant un graphique représentant les pics et les creux entrecroisés des trois horizons.]

Dr Alika Lafontaine : Vous traversez toutes et tous cette situation en ce moment. Je suis certain que de nombreuses personnes parmi vous connaissent le modèle des trois horizons. Mais les statu quo sur lesquels nous comptons pour planifier et façonner ce que nous faisons vont et viennent de manière très prévisible.

[00:06:24 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit]

Dr Alika Lafontaine : Le premier horizon du modèle des trois horizons reflète le statu quo qui disparaît. Et je pense que vous êtes nombreux et nombreuses, dans votre travail quotidien, à avoir l'impression que de nombreuses règles qui étaient en place, de nombreuses règles que vous considériez immuables, sont aujourd'hui soudainement bouleversées.

[00:06:45 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit]

Dr Alika Lafontaine : Le troisième horizon est celui où l'avenir émerge. C'est là que se forment les nouvelles règles et que s'établissent les nouveaux statu quo. Le problème avec l'avenir, c'est qu'il se situe toujours dans le futur, alors nous ne savons réellement pas ce que nous réserve le troisième horizon. Je sais qu'un intérêt considérable a été accordé à la prospective, entre autres. À mon avis, la prospective est très utile pour présenter différents scénarios possibles, mais tant que l'avenir ne se concrétise pas, nous ne pouvons pas vraiment savoir ce qui se produira.

J'en ai fait l'expérience pendant la pandémie, lorsque je dirigeais un service d'anesthésie et j'étais également directeur de la zone Nord. De nombreuses choses que je tenais pour acquises, y compris les flux de travail, les approbations et d'autres processus, ont complètement basculé.

Tout à coup, la personne responsable de la gestion de la salle d'opération me parlait de ce qui allait se passer plutôt que de me demander ce qui pourrait se passer. Soudainement, nous nous sommes retrouvé·es dans des situations où nous n'avions pas accès à l'équipement de protection approprié ou à d'autres dispositifs permettant de sauver des vies.

Je me souviens encore qu'au milieu de la troisième vague, nous avons manqué de cathéters périduraux. Pour la première fois, nous avons dû nous consulter pour déterminer à qui nous installerions un cathéter parmi les femmes en travail, car il ne nous en restait que trois. Notre hôpital était très occupé, et nous pratiquions de 20 à 30 accouchements tous les deux ou trois jours. Donc je crois que nous essayons tous et toutes de composer avec ce type d'enjeux en ce moment. Et c'est assez frustrant, à mon avis.

[00:08:14 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit]

Dr Alika Lafontaine : Le deuxième horizon est une période de grande incertitude. Notre passé disparaît, mais notre avenir n'a pas encore émergé. C'est vraiment la situation dans laquelle nous nous trouvons tous et toutes en ce moment. La raison pour laquelle vous passez du premier horizon au deuxième horizon est la partie prévisible.

[00:08:32 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive. La diapositive montre maintenant une flèche qui pointe vers le haut, le long de la courbe du deuxième horizon, et sous laquelle est inscrit « Forces STEEP ».

Texte sur la diapositive: H1 disparâit parce que le monde change.

Ces changements peuvent être sociaux , technologiques, environnementaux, économiques, et politiques/culturels.

Ils rendent le SQ actuel inadapté.

Les SQ inadaptés causent des crises.]

Dr Alika Lafontaine : Dans le monde, certains changements se produisent, et je suis certain que de nombreuses personnes parmi vous ont entendu parler du cadre STEEP et des changements et virages sociaux, technologiques, environnementaux, économiques et politiques/culturels auxquels nous assistons. Des événements que les gens n'auraient jamais imaginés au cours des dernières années surgissent désormais sur leurs cartes de bingo. Qui aurait pu imaginer que l'ordre commercial international serait bouleversé? Qui aurait pu imaginer que nous traverserions une crise d'approvisionnement en pétrole parce que nous ne sommes tout simplement pas en mesure d'acheminer le pétrole là où il doit se rendre? Différentes alliances se forgent partout dans le monde. Tous ces éléments rendent inadaptées les approches auxquelles nous avions recours par le passé pour résoudre les problèmes.

Donc si l'on s'en tient aux anciennes règles, on finit par créer ses propres crises. Qu'il s'agisse de crises qui touchent les façons dont vous consultez les parties prenantes ou de crises concernant les manières de résoudre les problèmes, ces statu quo inadaptés sont des éléments que les fonctionnaires s'efforcent d'éviter, et je sais que c'est aussi le cas dans le domaine des soins de santé.

[00:09:33 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive qui présente un nuage de mots et expressions incluant changement climatique, IA générative, réconciliation, droits de douane imposés par l'administration Trump, baisse de confiance, cybersécurité, incendies de forêt, coût de la vie, restrictions budgétaires, etc.]

Dr Alika Lafontaine : Cette diapositive présente simplement une liste des différentes forces du cadre STEEP qui sont actuellement en jeu. Il y a cinq ans, je n'aurais jamais cru que les droits de douane feraient les manchettes, ou que l'on assisterait au type de populisme et à la baisse de confiance que nous connaissons actuellement avec l'arrivée des technologies. J'ai toujours considéré la technologie comme une force perturbatrice, mais je n'ai jamais pensé qu'elle pouvait, en elle-même, remplacer les êtres humains.

[00:10:03 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive.

Texte sur la diapositive : De nombreux statu quo que nous avons tenus pour acquis ne reviendront clairement pas: Accès à la propriété; médecin de famille fiable; lycée = emploi;

études supérieures = classe moyenne; stabilité de l'emploi; retraite à 65 ans;

climat prévisible; ordre mondial sous l'égide des États-Unis; sens partagé de la vérité; croissance économique continue.]

Dr Alika Lafontaine : En ce qui concerne ces statu quo, je crois qu'il y a de nombreuses situations auxquelles nous ne reviendrons tout simplement pas. Cette liste provient de ce que j'entends de mes collègues médecins, ainsi que de patient·es et de leur famille, des choses que nous tenions pour acquises en grandissant.

Je sais que dans mon enfance, on m'a dit : « Trouve un bon emploi, achète une maison, obtiens ton diplôme d'études secondaires et tu pourras décrocher un emploi, obtiens ton diplôme universitaire et tu auras la garantie d'appartenir à la classe moyenne », autant de choses que nous ne pouvons plus tenir pour acquises.

[00:10:33 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive. Texte sur la diapositive : 1er horizon : Différents cadres d'analyse peuvent être utilisés pour faciliter la compréhension de H2, dans certains cas, un approche émotive peut être plus pratique.

À mesure que H1 évolue vers H2, des émotions fortes se répandent dans tous les systèmes : Colère, Outrage, Indifférence.]

Dr Alika Lafontaine : Différents cadres d'analyse peuvent être utilisés pour faciliter la compréhension du deuxième horizon, mais je vais affirmer qu'il existe un cadre, dont je vais vous parler aujourd'hui, qui vous offrira une perspective différente et vous permettra d'adopter une approche plus pragmatique avec vos collègues, de traiter ces enjeux et de comprendre ce que vous traversez vous-même.

[00:10:33 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Les forces STEEP ont des répercussions en milieu de travail, mais elles nous touchent également sur le plan personnel. En réfléchissant aux forces qui façonnent ma propre vie, j'en vois trois qui ressortent particulièrement.

La première concerne les forces STEEP liées à la réconciliation. J'ai participé à une initiative appelée Indigenous Health Alliance (Alliance en santé des Autochtones). Il s'agissait d'une collaboration entre plus de 150 Premières Nations réparties dans trois provinces, mais elle prenait racine dans trois communautés qui se posaient la question suivante : pourquoi sommes‑nous si malades?

C'est au cours de ces conversations que nous avons commencé à réaliser que nous nous posions la mauvaise question, car il y avait en fait de très importantes disparités en matière de santé au sein de ces trois communautés. Or, à 90 kilomètres de là, les gens se portaient bien dans des villes comme Yorkton et d'autres localités du sud-est de la Saskatchewan.

À l'époque, la réconciliation commençait tout juste à devenir un sujet d'actualité. Nous avons lancé le projet en 2013 et l'avons terminé en 2018. Sans les forces qui se déployaient autour de nous, je ne crois pas que nous aurions pu mettre en place des activités d'une telle ampleur.

Nous avions une ministre de la Santé qui était médecin de famille, très sensible aux enjeux que nous vivions et consciente de leur importance. Nous avions une fonction publique qui s'efforçait de déterminer comment elle allait s'engager dans la voie de la réconciliation.

Il y avait de nombreuses personnes s'opposaient au statu quo existant, affirmant que les Autochtones n'avaient pas voix au chapitre et n'avaient pas l'occasion d'exercer une influence sur certains enjeux tels que l'amélioration de la qualité de soins et la sécurité des patient·es. Par conséquent, ces facteurs STEEP ont réellement donné une impulsion à nos activités au sein de l'alliance, ce qui a permis la mise en œuvre réussie de nos objectifs.

En 2016, j'ai signalé une corde de potence qui avait été installée à l'hôpital où je travaillais. Ce geste était dirigé contre un assistant chirurgical noir. Rien n'a bougé pendant plusieurs années à la suite de ce signalement. Ce n'est que plusieurs années plus tard, après la diffusion d'un reportage de CBC News, que j'ai commencé à constater de nombreux changements. C'était intéressant de vivre cette période et de constater les forces STEEP à l'œuvre, car il y avait manifestement un examen de conscience concernant les enjeux raciaux aux États-Unis, ce que l'on observait également au Canada.

Cependant, à l'échelle locale, de nombreuses personnes étaient encore réticentes à entamer cet examen de conscience sur les questions raciales.

J'ai donc été directement en mesure de constater les répercussions qu'engendre la dénonciation d'un préjudice. Cette démarche s'est accompagnée de niveaux élevés de stress, d'anxiété et de peur, et j'estime que cela a eu un impact très négatif sur moi-même et sur les personnes impliquées.

Les craintes liées à une pandémie sont une autre réalité que je crois bien que vous comprenez toutes et tous ici à Ottawa en particulier. Au début du livre, je raconte ma relation avec Tom, qui m'avait donné des conseils pendant l'émission Canada's Next Prime Minister, et comment la pandémie a eu pour effet de rompre notre amitié pendant un certain temps.

Nous discutions au téléphone au sujet d'une tournée de presse que j'avais effectuée avec l'AMC. Nous parlions du budget. La conversation a porté sur le premier ministre et les enjeux auxquels le pays était confronté et, soudainement, cela s'est transformé en une crise existentielle où il m'accusait de ne pas me préoccuper des choses qui lui tenaient à cœur. Notre amitié s'est donc brisée en raison d'un problème qui existait à des milliers de kilomètres et qui concernait surtout des personnes qu'aucun de nous deux ne connaissait directement.

[00:14:34 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Le livre The Outrage Cure est donc une description de ma quête de réponses à ces différentes émotions. Je souhaitais partager ce processus et tenter d'expliquer comment les choses que j'ai vécues ont un lien avec les besoins que peuvent éprouver certaines personnes lorsqu'elles sont aux prises avec ces différents types d'émotions. Il porte sur la façon dont les relations se brisent sous l'effet de ces forces émotionnelles, mais aussi sur la façon dont on peut les reconstruire.

[00:15:00 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Ainsi, l'une des idées clés que je présente aux gens lorsque je parle du livre, c'est que la colère, l'indignation et l'indifférence donnent lieu à différents appels à l'action de la part des personnes qui vous entourent. Je pense que nous avons souvent l'habitude de tout traiter de la même façon. Je sais que la colère et l'indignation sont des sentiments que nous associons souvent l'un à l'autre et dont nous parlons comme s'il s'agissait de la même chose. Je vais avancer qu'elles sont très différentes et que leurs sources sont différentes, tout comme ce que les gens espèrent qu'elles engendreront.

[00:15:27 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : J'ai déjà présenté ce diagramme ici, à l'École de la fonction publique du Canada. Il s'agit simplement d'une description de la façon dont les systèmes changent. Et à mesure que l'on passe du statu quo à la crise, la volonté des gens de renoncer aux anciens statu quo commence à diminuer.

En pleine crise, les personnes sont très disposées à essayer de nombreuses choses qu'elles n'ont jamais tentées auparavant. C'est lors des crises que l'énergie favorable au changement atteint son sommet, et cette crise est ce qui permet de surmonter la résistance instinctive de certaines personnes envers des choses qui ne leur semblent pas logiques.

Le déni est cette phase du changement où l'on ne comprend pas vraiment pourquoi on n'aime pas ce qui se passe, tout en sachant que ce qui se passe ne nous plait pas. La résistance, en revanche, survient lorsque les gens commencent à réaliser que ce changement aura un effet important sur leur travail quotidien. Ainsi, si vous parvenez à surmonter le déni et la résistance, vous pourrez progresser vers les étapes ultérieures que nous espérons toutes et tous atteindre lorsque nous mettons en place de nouvelles façons de faire.

[00:16:26 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : L'une des choses que j'ai réalisées, c'est que la colère constitue le moteur des crises. Lorsque les choses ne fonctionnent pas, la colère et les frictions sont des réactions humaines inévitables. En fait, la colère est le cri d'aide des personnes qui font face à des problèmes devenus trop importants pour qu'elles puissent les résoudre seules.

La colère est en réalité ce qui nous permet de surmonter le déni et la résistance. Et c'est intéressant, car nous vivons à une époque où l'on nous dit de ne pas exprimer notre colère. Dans ces espaces où nous tentons de mettre en place des changements, on nous dit souvent que si l'on souhaite rester à cette table, on ne doit pas être en colère, on ne doit pas crier, on ne doit pas créer de tensions entre les gens.

Mais c'est la colère qui nous permet de surmonter le déni et la résistance. Les Canadiennes et les Canadiens en colère cherchent à résoudre leurs problèmes et à apaiser leur colère en trouvant des solutions.

[00:17:19 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Nous savons toutes et tous que les statu quo ne changent pas toujours et que lorsqu'ils ne changent pas, le déni et la résistance ont tendance à s'enraciner. Quiconque a participé à ce cycle de changement a probablement eu l'impression qu'au fur et à mesure que les changements échouent, les personnes qui, au départ, étaient possiblement quelque peu ouvertes au changement et se rendent compte que le changement n'arrive pas, ressentent des émotions encore plus fortes. Et il devient très, très évident que leur déni et leur résistance s'intensifient considérablement.

En présence de statu quo inadaptés, lorsque les gens refusent de plus en plus de changer, les crises s'intensifient lors de chaque cycle.

[00:18:00 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : La colère commence également à s'intensifier et, à mesure qu'elle s'intensifie, les gens commencent à remettre en question certaines choses. La première est de se demander si les gens possèdent réellement les compétences voulues pour effectuer ce changement. Les gens commencent à douter de vos compétences.

Je ne sais pas combien de personnes dans cette salle ont fait partie d'équipes – ne levez pas la main parce que cette séance est enregistrée – mais je ne sais pas combien d'entre vous ont déjà fait partie d'équipes où vous vous êtes demandé·es si votre patron·ne savait vraiment ce qu'il ou elle faisait. Je ne sais pas si les personnes à qui je donne des conseils possèdent vraiment les compétences nécessaires pour comprendre ce que j'essaie de communiquer.

On ressent également de l'incertitude quant à la façon dont les gens prennent les décisions, à mesure qu'on remet en question les compétences. C'est ainsi que les gens commencent à remettre en question non seulement les compétences, mais aussi la crédibilité. Et je pense que si l'on examine la réponse des Canadiens et des Canadiennes à bon nombre de ces problèmes, on constate qu'au fil du temps, plus un gouvernement demeure au pouvoir longtemps, plus ces questions sont susceptibles d'être soulevées. Et je pense que cela s'explique principalement par le fait que les problèmes ne se règlent pas.

[00:19:08 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Ces sentiments de trahison, ces sentiments d'avoir des personnes en place qui ne savent pas comment résoudre les problèmes ou qui ne se soucient pas de les résoudre comme il se doit, mènent à ces sentiments de colère et aussi d'indignation.

La colère est donc un appel à l'aide, comme je l'ai mentionné précédemment. L'indignation est un appel à la réforme. Lorsque les gens cessent de se concentrer sur les problèmes pour s'interroger sur la légitimité des personnes qui ont la responsabilité de prendre les décisions, c'est à ce moment-là que la colère cède place à l'indignation.

[00:19:48 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : La colère est une émotion constructive. Je ne sais pas si certaines personnes ont déjà eu l'expérience de se retrouver autour d'une table et, après avoir eu l'impression que la discussion s'est soldée par des cris, de constater que les personnes mêmes qui s'étaient exprimées en criant souhaitent en réalité s'asseoir et régler les enjeux. L'une des grandes qualités de la colère est qu'elle rapproche les gens. Elle oblige les gens à avoir des conversations qui sont souvent difficiles.

Je travaille au sein de nombreux comités et je ne sais pas si les personnes ici présentes ont la même expérience, mais vous vous retrouvez autour d'une table en compagnie de personnes avec lesquelles vous n'auriez jamais discuté autrement. Les conversations demeurent superficielles pendant les deux ou trois premières réunions, jusqu'à ce que quelqu'un s'emporte. Si vous avez la personne adéquate à la présidence du comité, elle aidera les autres à retrouver un espace où elles peuvent à nouveau discuter en toute honnêteté, et les conversations pourront alors être moins superficielles et gagner en profondeur. C'est au cours de ces conversations approfondies que nous cernons et déterminons ce qu'il faut vraiment accomplir.

Et lorsque vient le temps de mettre en œuvre les mesures convenues, les frictions antérieures que vous avez eues avec les personnes constituent souvent la principale raison pour laquelle vous leur accordez votre confiance, même si en travaillant à résoudre le problème, cette confiance n'est peut-être pas entièrement méritée.

[00:21:02 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Ainsi, à mesure que l'indignation s'intensifie, elle devient de plus en plus agressive et perturbatrice. Si l'on prend l'exemple du convoi d'Ottawa, c'était un bon exemple de Canadiens et de Canadiennes tellement indigné·es qu'ils et elles avaient l'impression que le seul moyen de se faire entendre et de résoudre leurs problèmes était de se rendre à un endroit très éloigné de leur domicile et de perturber d'autres personnes qui leur étaient inconnues. Ces gens souhaitaient avant tout attirer l'attention et demander des réformes.

L'une des choses qui a été mentionné de façon constante par les personnes qui ont participé au convoi, d'après les entretiens et autres documents que j'ai consultés, est ce désir profond qu'elles avaient de remplacer les personnes au pouvoir, comme si le fait de remplacer une seule personne pouvait transformer tout un système.

[00:21:48 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Donc lorsque la réforme devient existentielle, l'indignation est souvent réprimée. Je vais brièvement mentionner ceci. L'une des choses qu'on nous enseigne souvent au sein des systèmes est que lorsque les personnes sont indignées et réclament ce type de réforme, notre réaction devrait être de réprimer ou de refouler leur indignation. On nous apprend souvent à désamorcer la situation, à étouffer leurs revendications de réforme et leurs appels à l'action.

Nous en avons fait l'expérience dans le cadre de l'Indigenous Health Alliance, où les communautés s'adressaient souvent à plusieurs instances politiques différentes, et se voyaient souvent répondre par les personnes qui avaient un pouvoir décisionnel : « Si vous voulez faire avancer ce dossier, la dernière chose que vous devez faire est de vous adresser à ces autres parties ».

Il existe plusieurs façons de réprimer l'indignation. J'ai subi la technique de manipulation DARVO lorsque j'ai signalé le préjudice causé par l'installation du nœud coulant à l'hôpital où je travaillais. Ce qui arrive souvent, c'est que vous signalez un préjudice que vous avez subi, et ce préjudice même que vous dénoncez vous est attribué; on vous dit que vous êtes en fait l'élément perturbateur. On vous dit que c'est vous qui êtes à l'origine des problèmes, et ainsi de suite.

[00:22:59 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Le détournement cognitif, les retards bureaucratiques, le contrôle du récit, la reconnaissance de façade et les représailles subtiles constituent d'autres tactiques. Je n'entrerai pas dans les détails, mais j'imagine que les personnes présentes autour de la table qui ont tenté de plaider en faveur de changements de cette nature ont toutes vécu cette expérience à un degré ou à un autre.

[00:23:15 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Lorsque le préjudice l'emporte sur la réforme obtenue par l'indignation, on commence à basculer vers la troisième émotion, qui est l'indifférence. La colère est donc vraiment orientée vers la résolution de problèmes, tandis que l'indignation est un appel à la réforme. L'indifférence surgit lorsque l'on réalise qu'en réalité, les tentatives d'entreprendre des réformes créent plus de souffrance, et que cela n'en vaut la peine.

Et, lorsque nous sommes confronté·es à la souffrance causée par la résistance des systèmes de pouvoir, on se dit : « Peut-être qu'il vaut mieux que je laisse tomber. Peut-être qu'il vaut mieux pour moi qu'on me laisse tranquille ». Par conséquent, les gens ne veulent plus investir d'énergie émotionnelle pour mettre en place des changements ou des réformes, et se concentrent plutôt sur le fait d'éviter de subir des préjudices.

[00:24:02 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Le cadre émotif dont je parle dans le livre est le suivant : la perte est la cause de la colère, la colère est un appel à l'aide, l'échec du changement engendre un sentiment de trahison, la trahison est à l'origine de l'indignation. Et je crois que c'est un point important. Il nous arrive souvent de croire que les personnes remplies de rage sont déraisonnables, alors que ce sentiment prend racine dans l'impression qu'ont ces personnes que les systèmes ne les ont pas soutenues, et que le changement a échoué à maintes reprises.

L'indignation est un appel à la réforme, et lorsque la réforme devient une identité – et vous pouvez le voir dans certains des exemples que j'ai donnés – les relations et les partenariats sont détruits, et vous ne pouvez plus vous adresser aux personnes vers lesquelles vous aviez l'habitude de vous tourner pour résoudre vos problèmes. Lorsque l'indignation est réprimée, l'indifférence s'installe, car les gens ont l'impression que leur voix n'est pas entendue et que le fait s'exprimer leur cause davantage de préjudice que de bien.

[00:24:59 Écran divisé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Alors, que peut faire la fonction publique, si l'on souhaite boucler la boucle en quelque sorte? Je crois qu'elle peut reconnaître et exprimer le fait que la perte est quelque chose de très important à notre époque. Répondre à la colère en réglant les problèmes. Reconnaître que l'échec du changement engendre un sentiment de trahison. À mon avis, le fait d'explorer véritablement ces sentiments de trahison est l'un des moyens les plus pratiques et utiles pour les personnes en position d'influence comme vous.

Il est rare que l'on discute avec les gens des raisons pour laquelle ils ont l'impression que les systèmes les ont laissés tomber. Nous avons parfois de telles discussions, entre deux réunions. Explorer véritablement ce sentiment est l'un des moyens réellement importants de prévenir une plus grande indignation chez les gens. Répondre à l'indignation en évitant la répression en faisant preuve de compétence et en établissant sa crédibilité.

Je pense que la population canadienne a démontré que dans les environnements où les gens peuvent démontrer leur compétence et leur crédibilité, elle répond en accordant son soutien. Je crois que nous vivons à une époque où cela est plus important que jamais, et où la fonction publique peut réellement avoir un impact considérable.

[00:26:02 Écran partagé : Dr Lafontaine et une diapositive, comme décrit.]

Dr Alika Lafontaine : Pour boucler la boucle avec les trois récits que je vous ai racontés un peu plus tôt, au sein de l'Indigenous Health Alliance, nous avons réussi à amasser des sommes considérables pour soutenir le changement. En ce qui a trait au nœud coulant, notre indignation n'a jamais été totalement apaisée, mais, comme c'est le cas pour toute chose, les gens passent à autre chose. La majorité des personnes qui participent à de tels épisodes finissent par poursuivre leur chemin.

Et enfin, pour ce qui est de la relation avec mon bon ami qui avait pris fin en raison d'opinions divergentes au sujet du convoi, nous avons eu la possibilité de reprendre contact dans le contexte d'un deuil partagé.

Sur ce, je serai très heureux de poursuivre cette conversation en répondant à vos questions.

[00:26:40 Le public applaudit. Vanessa Vermette apparaît en plein écran. Elle est assise dans l'un des deux fauteuils confortables placés au centre de la scène.]

Vanessa Vermette : Quelle excellente présentation. Je suis réellement ravie d'être ici. Je m'appelle Vanessa Vermette. Je suis ici en tant que vice-présidente de l'École de la fonction publique du Canada. Le Dr Lafontaine est, comme l'a mentionné Taki, un conférencier régulier de l'École de la fonction publique du Canada, et chaque fois qu'il présente un exposé, c'est une occasion extraordinaire de réfléchir et d'explorer des concepts que nous avons tendance à éviter dans notre environnement de travail habituel.

[00:27:01 Texte à l'écran : Vanessa Vermette, Vice-présidente, École de la fonction publique du Canada.]

Vanessa Vermette : Le cadre émotif qu'il a présenté aujourd'hui me semble peut-être un peu différent de ce à quoi nous sommes habitué·es, et je suis ravie d'avoir l'occasion d'approfondir cette réflexion avec lui sur scène.

[00:27:16 Vanessa Vermette se lève et serre la main du Dr Lafontaine, qui arrive sur scène. Le public applaudit tandis qu'ils prennent place. La caméra montre différents angles de la discussion, y compris des vues plein écran de Mme Vermette et du Dr Lafontaine lorsqu'elle ou il s'exprime.] 

Vanessa Vermette : Dr Lafontaine, c'est un plaisir de vous accueillir à nouveau.

Je me disais à quel point il est inhabituel qu'une salle remplie de dirigeant·es de la fonction publique se voit présenter un cadre qui plonge essentiellement dans le paysage émotionnel du changement et de la perte, et que cela nous offre une excellente occasion de réfléchir à la manière dont nous composons avec ces émotions. Nous avons tendance à éviter des émotions comme la colère, et misons avant tout sur le consensus, la collaboration et l'harmonie.

Y a-t-il eu un moment ou un incident qui a constitué une révélation pour vous et qui a fait en sorte que vous avez souhaité poursuivre votre exploration en écrivant un livre?

Dr Alika Lafontaine : Oui, je pense que lorsqu'on se met à écrire, il y a évidemment des éléments sur lesquels on se concentre. J'ai toujours eu un intérêt marqué pour les cadres d'analyse et la compréhension du comportement humain. Et j'ai constaté qu'au fil de mes expériences personnelles, en vivant moi-même ces émotions intenses, particulièrement lors de la rupture de mon amitié avec Tom, ces cadres présentaient des lacunes importantes.

Je pense que c'est l'un des éléments vraiment importants à comprendre, particulièrement dans le deuxième horizon. Les outils que nous utilisions autrefois se révèlent tout simplement inadaptés à nos besoins actuels. Et je n'ai pris conscience du paysage émotionnel dont je parle dans le livre que longtemps après avoir traversé toutes ces différentes expériences.

Je pense qu'en prenant du recul pour réfléchir à votre réaction à la présentation, mais aussi à vos propres réflexions sur la colère que vous pourriez ressentir, l'indignation face à certaines choses, ou la façon dont vous pourriez demeurer indifférent·e, vous réaliserez que ces réactions changent selon votre position et votre degré d'implication. Je crois que ce paysage émotionnel est probablement l'une des pièces qui manquaient pour nous aider à naviguer dans le deuxième horizon.

Vanessa Vermette : Oui, tout à fait. Et en ce qui concerne ce deuxième horizon, où nous sommes confronté·es à tant d'incertitude lorsque nous regardons vers le troisième horizon sans savoir ce qui nous attend, quels enseignements tirez-vous de votre expérience en tant que leader dans ce deuxième horizon marqué par l'incertitude? Dans le domaine des soins de santé, vous avez dû diriger des professionnel·les confronté·es à une incertitude et à un chaos considérables.

Dr Alika Lafontaine : Lorsque je parle des différentes émotions, vous pouvez probablement constater qu'elles s'inscrivent dans un continuum. Et certaines circonstances vous amènent à passer de l'une à l'autre. Je pense qu'en ce qui a trait aux émotions que les gens vivent collectivement, il existe probablement une certaine bande de tolérance.

Vous voulez que les gens soient suffisamment en colère pour avoir réellement la motivation de changer les choses. Mais vous ne devez pas les mettre en colère à un point où l'indignation devient trop importante, car à ce moment-là, vous ne pouvez plus contrôler cette énergie émotionnelle. Cela devient simplement une attaque contre tout le monde, y compris contre soi‑même.

Et je sais que lorsque j'étais président de l'AMC, c'est quelque chose que j'ai réellement compris lors de la seconde moitié de mon mandat. Nous avions énormément de gens qui consultaient nos publications. Je crois que nous avons enregistré 6,6 milliards d'impressions au cours de l'année où j'ai occupé la présidence. Je terminais chaque entrevue en expliquant que l'espoir était lié au fait que les gens poursuivent leurs efforts. Parce que le sentiment d'espoir, à mon avis, est quelque chose qu'on associe à l'optimisme.

Mais agir avec espoir, c'est vraiment se présenter tous les jours pour tenter de résoudre ces problèmes, même quand on a l'impression qu'ils ne peuvent être résolus. Je disais cela parce que je savais que les médecins et les patient·es partout au pays se demandaient vraiment si un système de soins de santé financé subventionné par l'État en valait la peine.

C'est intéressant maintenant d'échanger avec des personnes qui tentent de créer du changement. Vous avez probablement toutes et tous constaté les perturbations que l'intelligence artificielle provoque. C'est intéressant que des personnes qui viennent à peine de commencer leur pratique clinique vous disent comment transformer entièrement votre pratique clinique.

Et je pense que cela vient d'une intention sincère, mais les personnes qui arrivent en voulant apporter de grands changements sans d'abord avoir tenté de les mettre en œuvre dans le système ont déjà en elles beaucoup de colère. Elles arrivent peut-être aussi avec une certaine indifférence.

J'ai consacré beaucoup de temps à des personnes qui tenaient vraiment à avoir ces conversations. Et je constate qu'un grand nombre de stagiaires en médecine ont le sentiment qu'il n'y a guère d'espoir. Ces personnes ont l'impression que le système a laissé tomber leur famille et qu'il les a laissées tomber elles-mêmes. Et franchement, à bien des égards, la façon dont nous discutons des soins de santé rappelle aux gens à quel point le système les a laissés tomber.

Pour revenir à votre question, je pense qu'il est vraiment important que nous tenions dans chacune de nos mains l'espoir et les préjudices qui ont été subis. Certaines choses ne fonctionnent pas, et des personnes en ont souffert. Mais si mon choix se résume à chercher comment mettre en place moi-même un traitement ou une intervention très coûteux dans le domaine des soins de santé, ou à collaborer avec de nombreuses personnes partout au pays en vue de créer cette possibilité pour tous et toutes, je pense que c'est probablement cette dernière option qui sera la plus efficace.

Vanessa Vermette : Merci. Je regarde dans la salle. Je vais maintenant recueillir vos questions. Je suis certaine que de nombreuses personnes ont des questions à poser à Alika. Je vais donc m'adresser d'abord à Taki, qui a levé la main très rapidement.

Taki Sarantakis : Je vais commencer, car les gens hésitent souvent à se lancer au début.

Vanessa Vermette : Il y a quelques mains levées.

Taki Sarantakis : Excellent. D'accord. Je reprendrai votre notion de perte, qui me semble très profonde et vraiment importante, et j'ajouterai un verbe qui commence par la lettre « M ».

[00:33:21 Taki Sarantakis apparaît brièvement, puis la caméra montre Vanessa Vermette et le Dr Lafontaine sur scène.]

Taki Sarantakis : C'est-à-dire que lorsque vous ressentez ce type de perte dont vous avez parlé – concernant l'accession à la propriété, l'accès à un médecin de famille, le fait que l'école secondaire garantisse un emploi – il arrive un moment où cela dépasse la simple perte et devient presque l'impression que les autorités vous ont menti. Mon enseignant·e, mon ou ma médecin, mon avocat·e, la personne qui s'occupe de tel ou tel aspect de mes finances.

Cela en vient à remettre en question la sphère publique – comme s'il s'agissait d'une mythologie – ce qui a des répercussions très pernicieuses sur la vie publique. Lorsque l'on n'a plus l'impression qu'au fur et à mesure que les règles changent – les horizons – au fur et à mesure que les règles changent, certaines personnes continuent d'en bénéficier. Il y a certaines personnes qui ne ressentent pas cette perte.

Et si l'on regarde ce qui se passe aux États-Unis, si l'on pense à ce qui s'est produit pendant la pandémie de COVID-19, il semblait y avoir cette notion que nous ne vivions pas seulement une perte, mais que nos dirigeant·es nous mentaient en quelque sorte. Et je ne parle pas seulement de nos femmes et hommes politiques, mais aussi de notre sphère publique.

Dr Alika Lafontaine : Oui, je pense que c'est une observation très juste. Et au fur et à mesure que l'on passe de la colère à l'indignation, et j'estime réellement que le mensonge s'inscrit dans ce processus de trahison, je pense que lorsque nous commençons à nous sentir trahi·es, il serait plus exact de dire que nous sommes au début du sentiment de trahison. Nous avons pointé du doigt les personnes qui ont réellement interagi avec nous. Et je pense que cela a été une expérience intéressante avec Tom.

J'ai écrit dans mon livre que Tom m'avait dit qu'il ne me voyait pas comme un apologiste politique et que je lui donnais envie de vomir. Et franchement, il ne m'avait jamais dit des choses comme ça auparavant. Et à ce moment-là, j'étais vraiment fâché contre lui. Il me disait toutes sortes de choses. J'étais prêt à lui crier toutes sortes de choses en retour. Il m'a raccroché au nez et nous ne nous sommes pas parlé pendant très longtemps, pendant des années en fait.

Et en démêlant tous ces sentiments, j'ai notamment réalisé que Tom me voyait en fait comme le système. Tom me voyait comme quelqu'un qui lui faisait des promesses. Et il voyait que ces promesses ne se concrétisaient pas. Nous avions eu beaucoup de conversations sur la pandémie, et comme je m'intéresse à l'histoire, j'avais beaucoup lu sur la grippe espagnole, le SRAS et toutes ces autres situations. Je lui ai dit que c'était le genre de choses auxquelles on devait s'attendre. Et ces choses se sont produites, mais il était contrarié parce que je ne lui avais pas dit exactement ce qui se passait à ce moment-là.

Et lorsque les gens ont l'impression que les personnes qui sont au pouvoir leur mentent, que cela soir avéré ou perçu, il est vraiment important que nous comprenions que c'est en fait pour cela que les gens nous en veulent.

Je ne sais pas combien de personnes ont participé à des processus de mobilisation avec les Premières Nations, particulièrement sur des enjeux très chargés sur le plan émotionnel. Dans ces situations, il n'est pas rare de se présenter dans une communauté et d'affronter des gens qui crient pendant une heure et demie. Mais ensuite, des personnes s'approchent et vous donnent une accolade. Et elles vous disent souvent : « Vous êtes l'une des rares personnes qui m'a permis d'exprimer ces choses ».

J'ai beaucoup réfléchi à cette question et j'ai écrit un peu à ce sujet. Mais pour ajouter une dimension supplémentaire à votre question, Taki, j'ai examiné comment j'aurais pu agir différemment avec Tom, si j'avais vraiment été à l'écoute de ses besoins et si je lui avais offert le soutien approprié au moment où il se sentait frustré. Il avait besoin de crier contre quelqu'un. Il avait besoin de se faire écouter par une personne ayant un pouvoir décisionnel, et que possiblement cette personne lui dise : « C'est vrai, nous n'avons pas tenu nos promesses ».

J'ai modifié ma façon de communiquer au sujet de la pandémie pendant mon mandat de président. Au tout début, je me suis beaucoup concentré sur les points de vue que me transmettaient les services de communications et sur les sujets dont parlait l'Agence de la santé publique, et je disais des choses comme « Oui, je sais que c'est difficile, mais c'est difficile pour tout le monde et nous allons toutes et tous devoir traverser cette épreuve, et ça ira mieux demain » et d'autres phrases semblables.

Après cela, j'ai commencé à dire : « Votre colère et votre rage sont tout à fait justifiées. Je suis en colère aussi. Vous criez? C'est compréhensible. Votre frustration est tout à fait compréhensible. Le système vous a laissé tomber. Mais revenez ensuite à ce que nous essayons de construire ensemble et à ce qui se passerait si nous nous arrêtions ».

Et j'ai découvert qu'après la rupture de ma relation d'amitié avec Tom, j'ai beaucoup grandi en tant que personne, car j'ai réalisé que ces mensonges – même si je n'étais pas celui qui mentait, ou peut-être que je ne m'étais pas rendu compte que je ne communiquais pas les choses que les gens avaient besoin d'entendre – je pouvais encore changer, grandir et reconstruire ces amitiés. Je pense que c'est un thème fondamental du livre et l'une des choses que j'aimerais que les lecteurs et lectrices retiennent.

Nous pensons souvent atteindre un point critique où nous rompons les liens avec des personnes ou des organisations et croyons que nous ne pouvons pas nous réconcilier. En réalité, si nous comprenons d'où viennent les émotions des personnes et si nous accueillons vraiment ce qu'elles tentent de nous communiquer ainsi que la manière dont elles le font, si nous respectons cela, nous pouvons effectivement rétablir des relations. Et je pense que c'est aussi un message important de la réconciliation.

Vanessa Vermette : Oui, c'est un très beau message, car ce qui est personnel est universel et il ne peut y avoir de transformation systémique sans transformation personnelle au départ.

Michael, vous aviez une question.

Membre du public : Merci beaucoup, docteur Lafontaine. Ma question porte sur les horizons, le deuxième horizon de perturbation qui s'ouvre sur un troisième horizon de statu quo. Je me demande s'il est possible que nous demeurions coincé·es dans le deuxième horizon pendant une période beaucoup plus longue, que le changement – un changement constant – devienne notre nouveau contexte et que nous ne puissions pas nous attendre à un statu quo dans un avenir rapproché.

Et si c'est le cas, j'aimerais connaître votre point de vue en ce qui a trait à votre cadre, compte tenu du contexte actuel.

Dr Alika Lafontaine : Oui, je pense que, dans une certaine mesure, la durée pendant laquelle nous nous trouvons dans le deuxième horizon ne dépend pas entièrement de nous, mais il y a tout de même plusieurs gestes que nous pouvons poser.

L'une des choses auxquelles je réfléchis, alors que nous assistons à ces bouleversements majeurs dans les domaines du commerce, de l'économie, de la migration et dans d'autres domaines, c'est qu'un grand nombre des règles sur lesquelles nous avons fondé cet ordre étaient quelque peu arbitraires. Et qu'une grande partie des personnes que nous avons placées en position de décideuses ou de décideurs, ou qui nous dirigent, ces choses n'ont pas été dites, c'est plutôt un choix que nous avons fait collectivement.

L'un des messages que j'ai réellement trouvé intéressants de la part des dirigeantes et dirigeants politiques ces derniers temps est que nous devons reconnaître où nous nous situons, puis chercher à établir une collaboration à notre niveau. Nous ne sommes pas toutes et tous des expert·es dans le domaine de l'énergie. Nous ne sommes pas toutes et tous des expert·es dans le domaine du commerce. Mais cela ne signifie pas que l'on ne peut pas tenter de créer l'avenir que l'on recherche, ou que l'on ne peut pas se sortir de ce deuxième horizon. Selon moi, le deuxième horizon reflète moins une période d'instabilité et de perturbations incontrôlables qu'une période où les gens n'ont pas encore décidé des règles à respecter.

Il existe donc des moyens de sortir plus rapidement du deuxième horizon en créant de nouveaux partenariats, de nouvelles collaborations et des relations de confiance où nous pouvons dire clairement aux gens comment nous allons fonctionner, et avoir confiance qu'ils tiendront à peu près les mêmes propos. En matière de soins de santé, nous n'avons pas encore établi de règles nationales sur le fonctionnement du système.

Je vais vous donner une idée de la façon dont fonctionnent des soins primaires pour des personnes qui terminent leur internat, après sept années d'études médicales et quatre années d'études de premier cycle. Elles demandent à quelques ami·es dans un endroit qu'elles aiment bien – par exemple, un café – « Est-ce un endroit où je pourrais établir une pratique de soins primaires? ». Elles obtiennent une réponse positive ou négative, et ne procèdent à aucune analyse commerciale. Elles recherchent un local à louer, demandent à quelques ami·es si c'est une bonne idée, signent un bail de dix ans et, dès lors, offrent des soins de santé primaires à cet endroit.

En termes économiques, je pense que l'expression appropriée est « marché émergent ». Vous ne créez pas vraiment de règles; vous laissez simplement les gens faire ce qu'ils veulent. Si l'on regarde les pays nordiques que nous admirons, un fournisseur ou une fournisseuse de soins de santé primaires peut uniquement s'établir dans une municipalité si cette dernière fait partie de la trajectoire de croissance, celle-ci étant définie dans un plan stratégique que diverses personnes et entités mettent des années à élaborer.

Ainsi, si nous trouvons une nouvelle façon et de nouvelles règles pour établir un lien entre ce que nous essayons de résoudre et la vision que nous avons pour l'avenir, nous pourrions probablement sortir du deuxième horizon beaucoup plus rapidement que ce que l'on constate actuellement. Mais la question qui se pose est la suivante : à quel moment une crise doit-elle être suffisamment grave pour que l'on soit disposé·e à prendre des décisions différentes? Pour que l'on décide que l'on va essayer de faire les choses de façon différente? Ainsi, pour ce qui est du deuxième horizon, je pense que notre sortie rapide ou lente dépendra véritablement du comportement humain. Sommes-nous rendu·es à un point où la douleur est telle que nous déciderons simplement de nous engager dans cette voie différente?

Vanessa Vermette : Oui. Ce que j'entends, c'est que le deuxième horizon est un espace de potentialités où l'avenir n'a pas encore été écrit, et où les personnes tentent de se positionner pour saisir l'occasion d'établir les nouvelles règles et de façonner l'avenir – un espace incroyablement stratégique.

Et une grande partie des récits concurrents autour de l'IA et de la transformation technologique reflètent les efforts de diverses parties pour façonner dès maintenant ce troisième horizon et nous engager sur une trajectoire donnée. Nous sommes donc dans un espace véritablement stratégique – le deuxième horizon.

Y a-t-il des questions? Je crois que quelques personnes avaient la main levée de ce côté. Est‑ce le cas? Et de ce côté? Oui, s'il vous plaît.

Membre du public : Merci. Je m'intéresse à l'interaction entre la vérité objectivement vérifiable, les données, les faits, l'information, la désinformation, sur fond de ce puissant cadre émotionnel que nous observons. Par exemple, dans mon travail, je m'intéresse au négationnisme des pensionnats et aux répercussions de la décision Cowichan sur les droits ancestraux en Colombie‑Britannique, où les gens craignent de perdre leur maison.

En tant que fonctionnaires, nous sommes formé·es à procéder à des analyses objectives et à communiquer les données et les faits, et on nous dit que cela devrait produire les résultats voulus. Je doute que cela soit vrai, mais nous y avons cru. Dans ce monde actuel de désinformation constante, où nous sommes manipulé·es à des fins politiques, comment pouvons-nous établir un lien entre ce que nous savons être vrai et factuel et le contrecoup émotionnel et les réactions que nous observons? Comment en tirer parti, ou cela n'est-il pas utile dans ce contexte? Devons-nous d'abord nous pencher d'abord sur les émotions plutôt que sur les faits?

Dr Alika Lafontaine : Je n'irai pas jusqu'à dire que la vérité est relative, car ce n'est pas le cas. Je suis titulaire d'un baccalauréat en chimie organique. Si vous mettez le feu à certaines choses, il y aura une explosion. Mais je dirais que la vérité existe selon un continuum. Et il y a une vérité dans les phrases « Si vous sautez d'une falaise, vous vous effondrerez au sol » et « Nous avons convenu que cela fait partie de l'histoire ». Je suis d'avis que, sur ce continuum de la vérité, les différentes choses que vous avez mentionnées entretiennent une relation différente avec la façon dont les gens expriment leur propre vérité pour former tout cela, en quelque sorte.

J'en parle dans le livre en abordant les espaces partagés qui sont soit des espaces sûrs, soit des espaces de courage. Et je pense qu'une grande partie du problème auquel nous nous heurtons en ce qui a trait au discours, particulièrement dans le contexte de la réconciliation, c'est que nous fusionnons ces deux dimensions et que nous ne sommes pas honnêtes avec les gens quant à la façon dont la vérité commune se construit réellement.

Ainsi, les espaces sûrs sont des lieux où nous pouvons être complètement nous-mêmes. Personne ne remet en question la validité de ce que vous partagez; vous êtes simplement accueilli·e en tant que personne à part entière. Ce sont les espaces dont les survivant·es des pensionnats avaient besoin pour partager leurs expériences de préjudice, car ils et elles avaient passé leur vie à se faire dire que cela n'avait pas eu lieu. Ou que c'était leur faute, ou encore que ce qu'ils et elles percevaient comme étant des préjudices étaient en réalité des choses très positives, compte tenu des résultats formidables obtenus.

Les espaces courageux sont ceux où s'engagent les négociations et où nous créons ensemble les systèmes sociaux que nous partageons. Et je pense que le fait de ne pas établir de distinction entre les espaces sûrs et les espaces courageux dans tous les domaines, y compris les soins de santé, a induit les gens en erreur sur les façons dont les changements s'opèrent réellement. Cela fait en sorte que les gens partagent leur histoire, puis s'époussètent les mains et s'en vont en se disant : « Bon, des changements vont se produire maintenant ». C'est dans ces espaces courageux que l'on négocie quels éléments de l'expérience partagée dans les espaces sûrs de chacun·e finissent par être intégrés dans un tout.

Depuis quelques années, j'occupe le poste de président du Downie Wenjack Fund, une organisation dont je suis membre depuis plusieurs années et qui œuvre dans le domaine de la réconciliation, plus particulièrement l'histoire des pensionnats. Je pense que lorsque l'on parle avec différentes personnes de l'histoire du Canada, elles arrivent à un point existentiel où elles commencent à se demander : « Si tout cela s'est produit, suis-je une mauvaise personne? Je suis citoyen·ne du Canada, je suis membre de cette expérience canadienne, j'ai bénéficié de cette sombre histoire. Suis-je moi-même une personne horrible? ».

Et je pense que c'est dans cet espace qu'une résistance considérable envers l'histoire réelle se manifeste, parce que les gens commencent à se dire : « Si cela est vrai, alors quelque chose que j'ai tenu pour acquis concernant mon identité doit également être vrai ». L'une des choses les plus efficaces que vous pouvez faire lorsque vous parlez de réconciliation, que ce soit au sujet des pensionnats ou en discutant avec des médecins qui ont traité de façon inadéquate leurs patient·es au cours de leur carrière, est d'essayer de les aider à créer un meilleur environnement qui leur permette d'offrir de meilleurs soins. Il s'agit de les aider à combler le fossé entre le fait de leur dire : « Oui, il est vrai que le récit auquel vous avez cru fait de vous un·e participant·e à quelque chose qui a causé énormément de préjudice » et l'idée qu'ils et elles peuvent encore avoir de l'espoir, peuvent évoluer et se transformer pour devenir meilleur·es.

À mon avis, Murray Sinclair excellait dans ce domaine. Il était vraiment très doué pour montrer aux gens les préjudices subis, mais aussi pour les amener à envisager un avenir différent où l'on peut dire : « Oui, ces préjudices se sont produits, mais nous pouvons devenir différent·es. Nous pouvons réparer les aspects de notre histoire et évoluer vers quelque chose de meilleur ».

Maintenant, en examinant la décision Cowichan, nous sommes face à une crise existentielle différente, car la question qui se pose est la suivante : « Suis-je toujours propriétaire des terres que je croyais posséder? ». C'est pourquoi, selon moi, le discours autour de cette question fait en sorte que les gens attaquent les droits des Autochtones en général, plutôt que de s'en prendre précisément à ce contexte particulier. Et les traités de la Colombie-Britannique sont très différents de ceux qui ont été conclus ailleurs.

Je pense que la clé réside dans l'aide que nous apportons aux gens pour qu'ils découvrent la véritable histoire, mais aussi dans la création d'espaces propices à la conversation, où une personne peut s'exprimer en toute sécurité et poser des questions, tout en étant consciente qu'elle n'obtiendra peut-être pas les réponses souhaitées. Et si vous voulez changer ces choses, vous devrez le faire de concert avec les gens de ces régions, y compris les nations concernées.

Vanessa Vermette : Oui, et en parlant de ponts et de créer des ponts entre les préjudices et l'espoir, votre question m'amène à réfléchir aux ponts qui peuvent être créés entre les données et analyses de haut niveau et la réalité sur le terrain.

Je pense que ce que nous constatons aujourd'hui, c'est qu'il existe des statistiques sur la croissance et les tendances du PIB, mais que les gens ne vivent pas la même réalité dans leurs communautés et ne constatent pas les progrès dont on parle. Les gens voient que les choses sont de moins en moins abordables, que la précarité s'accentue, et que les récits ne correspondent pas à ce qui est vécu sur le terrain.

Je me demande si vous avez observé la façon dont les gens réagissent lorsque les autorités ou l'appareil gouvernemental viennent leur expliquer comment les choses doivent fonctionner.

Dr Alika Lafontaine : Cela me rappelle une conversation que j'ai eue avec un professeur qui m'enseignait l'anesthésie. Nous avions administré un médicament qui n'a pas produit l'effet attendu. Nous avons dû gérer la situation, et celle-ci aurait pu être très grave, mais grâce à une intervention précoce, tout a fini par bien se passer.

Il m'a posé la question suivante : « Quand on parle d'études poussées, quelle est selon toi l'étude la plus puissante? » Je lui ai donné plusieurs réponses, mais il a effectué des calculs et m'a dit : « L'étude la plus puissante est en fait l'étude "N-de-1", menée à l'échelle d'un·e seul·e patient·e ».

La leçon qu'il tentait de m'apprendre à ce moment était que si l'on fait quelque chose et que l'on n'obtient pas les résultats attendus, on ne peut pas se contenter de s'appuyer sur les statistiques et de dire : « Eh bien, cela se produit uniquement chez 5 % des gens. Ce genre de situation ne survient pratiquement jamais; cela ne peut pas se produire devant moi ». Vous devez examiner la situation dans laquelle vous vous trouvez ainsi que la personne qui est assise en face de vous et vous dire : « Voici la réalité, comment vais-je composer avec cette situation? ».

Et je pense que c'est un écueil auquel nous nous sommes heurté·es en ce qui a trait aux données. Et pour vous dire la vérité, l'IA encourage probablement davantage les gens à penser de cette façon. Quand on examine si les données s'appliquent ou non aux choses, il y a évidemment bien des façons différentes de les interpréter, mais les gens ont tendance à adopter la position suivante : « Si les choses ne se déroulent pas comme je le souhaite, cela signifie que je me situe probablement à deux écarts-types de la moyenne ».

Ou si les choses vont dans le sens souhaité, mais que les gens ne veulent pas que d'autres personnes apportent des changements, ils disent : « Eh bien, vous ne faites pas partie de la moyenne ». Votre expérience n'a donc pas d'importance parce qu'elle inclut la majorité des gens. Et pour en revenir à la question de l'étude « N-de-1 », nous devons faire comprendre aux gens que c'est probablement la gravité des problèmes qui devrait déterminer si nous leur donnons ou non une façon unique de résoudre les problèmes plutôt que de déterminer s'ils sont inclus ou non dans les données dont nous disposons.

Je ferai probablement partie du comité consultatif chargé de se pencher sur la constitution de biobanques dans le cadre d'une initiative de médecine de précision visant les Autochtones, et l'une des craintes exprimées par les collectivités est la suivante : « Si nous participons à cette initiative, que feront les gens avec notre matériel génétique? Dans quelle mesure subirons-nous d'autres préjudices? » Je pense que l'un des messages les plus efficaces que j'ai transmis aux personnes qui expriment ce type de craintes est que la possibilité de contribuer aux données et à l'analyse signifie que nous participons à la création de ce récit.

Pour en revenir à votre question initiale sur les données et la question de savoir si les gens en tirent ce dont ils ont besoin, je pense qu'il faut revenir aux façons de créer des récits communs. Nous avons oublié comment créer des récits communs. Et je pense que la pandémie a joué un rôle important à cet égard. Nous nous sommes véritablement habitué·es à demeurer isolé·es dans nos propres pensées. Et les personnes qui utilisent largement l'IA pensent avoir un·e ami·e, mais ce n'en est pas un·e. Vous comprenez ce que je veux dire? Ce n'est qu'un logiciel. Tout ce que vous faites, c'est échanger vos propres idées avec vous-même.

Nous devons trouver le moyen de construire ce grand récit commun, et je pense qu'au bout du compte, la construction d'une nation suppose que nous devons déterminer comment nous allons créer ce récit commun sur ce qu'est notre pays, comment nous allons nous soutenir nous-mêmes, comment nous allons nous soutenir mutuellement et quelle est notre place dans le monde.

Vanessa Vermette : J'aimerais presque que nous nous arrêtions là, car c'est une excellente façon de clore la conversation, mais nous avons encore une demi-heure devant nous et la possibilité de répondre à d'autres questions. Je voudrais toutefois revenir un peu sur ce que vous venez de dire concernant les espaces courageux. Je me demandais s'il serait possible de conseiller les dirigeant·es de la fonction publique afin qu'ils et elles puissent créer des conditions permettant aux gens de voir au-delà de leur indignation ou encore de canaliser leur colère, et de trouver un terrain d'entente suffisant pour véritablement résoudre les problèmes.

Comment cela peut-il se faire? Vous avez une vaste expérience dont nous pourrions toutes et tous bénéficier.

Dr Alika Lafontaine : Oui, donc lorsque les personnes sont en colère, il y a certains signes que vous pouvez remarquer. Par exemple, lorsqu'elles vous parlent, elles sont réellement concentrées sur la résolution de leur problème. Elles peuvent être concentrées sur la résolution de leur problème selon leur propre approche, mais elles reviennent toujours aux problèmes lorsqu'elles s'assoient et discutent avec vous.

Il est rare que les personnes vraiment en colère désignent une seule personne et déclarent que c'est de sa faute si la résolution du problème ne progresse pas, ou qu'elles désignent un groupe comme étant responsable de tout ce qui a fait en sorte que le problème n'a pas été réglé.

Les personnes qui s'indignent cherchent toujours à réformer les choses et à dénoncer les problèmes. Elles cherchent à obtenir une réparation de la part des personnes qui, selon elles, leur ont causé du tort, et elles souhaitent que justice soit rendue, qu'une personne soit écartée de son poste ou d'une position d'influence.

La colère est simple. Vous ne faites que résoudre des problèmes. Si vous pouvez vous engager à résoudre un problème pour une personne en colère, elle se calmera. Nous essayons parfois de le faire pour les personnes indignées, qui deviennent ensuite très frustrées parce que nous leur disons : « En fait, j'ai remédié au préjudice que vous avez subi, mais vous êtes toujours en colère ».

Vous le constatez probablement dans le discours politique, où les gens changent constamment les critères de ce qui est acceptable : « Je veux que ceci se produise. Très bien, ce problème a été résolu, alors je veux que cela se produise ». Pour vraiment remédier à l'indignation, il faut créer un environnement où les personnes peuvent parler ouvertement de leurs préjudices, tout en étant disposées à entendre la même chose de la part d'autres personnes.

Nous vivons dans cet espace numérique étrange où les gens ont l'impression qu'ils peuvent communiquer tout ce qui les préoccupe, mais ils ne veulent rien entendre de personne d'autre. Ce partage unidirectionnel de traumatismes est en fait l'une des raisons pour lesquelles on demeure indigné·e. Il faut apprendre la communication bidirectionnelle.

Je parle dans mon livre d'un survivant des pensionnats qui faisait partie de l'Indigenous Health Alliance et qui m'a dit quelque chose que je n'avais jamais entendu auparavant. Il m'a expliqué pourquoi les survivant·es des pensionnats ne partageaient pas leur expérience. Nous avons eu une longue conversation à ce sujet, puis il m'a dit : « Nous craignons qu'en communiquant notre traumatisme, nous en soyons nous-mêmes victimes ».

Les personnes qui ont subi un préjudice souhaitent en parler à quelqu'un. Mais il est normal d'être blessé·e lorsque l'on partage quelque chose de très profond et personnel, et que l'on ne reçoit pas la réponse souhaitée. C'est donc dans ces espaces courageux qu'il faut apprendre à gérer ces préjudices qui se manifestent à plusieurs niveaux.

Ainsi, dans un espace sûr, il faut créer les conditions pour que les gens s'ouvrent. Dans un espace courageux, il faut trouver des façons d'aider les gens à écouter. C'est cette écoute réciproque et le fait d'adapter l'énergie émotionnelle en fonction du moment qui, selon moi, permettent réellement de commencer à calmer l'indignation. Si vous êtes en colère au point que vous devenez indigné·e, et qu'ensuite vous vous retrouvez dans une situation où vous devez ressentir et vivre la rage d'autres personnes, cela vous force à prendre du recul. C'est l'un des aspects qui m'a toujours plu dans le domaine de la médecine. Chaque fois que je suis vraiment, vraiment fâché par quelque chose, je finis par donner des soins à quelqu'un qui a eu une journée bien pire que la mienne. C'est en prodiguant ces soins et en écoutant vraiment l'histoire de cette personne que je me dis : « Je ne devrais probablement pas être fâché à ce point ».

Mais oui, pour les fonctionnaires qui essaient d'aider les gens à surmonter leur rage, je crois qu'il faut être à l'écoute, mais les personnes en face doivent aussi apprendre à écouter. Il existe des approches structurées qui vous permettent de déterminer comment le faire. Mais si vous n'avez pas cet échange réciproque, vous ne parviendrez jamais à aider ces personnes à atténuer leur indignation.

Vanessa Vermette : Oui, et il y a aussi une différence entre l'écoute authentique et l'écoute de façade. Et je crois qu'on voit considérablement d'écoute de façade dans les activités de consultation que mène le gouvernement. Nous affirmons que nous viendrons écouter, mais nous ne prenons aucun engagement pour la suite.

Je me demande quel lien cela pouvait avoir avec l'incident du nœud coulant que vous avez mentionné et qui n'a jamais été résolu. Comment avez-vous ressenti cela?

Dr Alika Lafontaine : Donc, lorsque j'ai signalé l'incident du nœud coulant, ma première pensée a été que j'allais perdre mon emploi. C'est intéressant parce que lorsque vous discutez avec des personnes de couleur ou avec des personnes qui ont déjà signalé des préjudices, elles vous disent immédiatement « Oui, je te comprends ». Vous discutez avec d'autres personnes et elles disent « Pourquoi perdrais-tu ton emploi? C'est une dénonciation sans crainte de représailles. Tout ira bien ».

Au cours de ma vie, j'ai eu à maintes reprises l'occasion de voir des gens dénoncer des situations impliquant des personnes qui occupaient des postes de pouvoir au sein d'organisations. La personne qui a installé le nœud coulant estimait manifestement qu'elle pouvait le faire. Je n'entrerai pas dans les détails, mais il s'agissait de quelqu'un qui possédait un capital social important et entretenait d'étroites relations avec les personnes qui prenaient les décisions. Après avoir signalé le nœud coulant, j'ai sombré dans une spirale de rage croissante.

Mais je me trouvais aussi piégé dans ce cadre que l'on m'avait inculqué et voulant que lorsque l'on signale quelque chose, plus la situation devient intense, plus on doit être un citoyen exemplaire. J'ai donc passé des années à m'efforcer d'être un citoyen exemplaire.

Je me suis toujours bien entendu avec les gens au travail et dans les autres contextes. J'ai été encore plus prudent en ce qui a trait à ma documentation et à mes interactions. Mais cette rage devait bien aller quelque part. Alors j'ai commencé à m'isoler davantage dans mes relations personnelles. J'ai cessé de me confier à ma femme et à mes enfants. Au travail, j'avais l'impression que tout allait très, très bien. Et j'étais évidemment impliqué dans de nombreuses choses.

Mais cette spirale de rage n'avait nulle part où s'exprimer parce que je ne pouvais en parler à personne, parce que j'avais tellement peur de ce qui se passerait si j'en parlais à quelqu'un et que cela se rende aux oreilles d'une personne au sein du système de signalement et qu'on se dise : « Oh, cette personne n'est pas digne de confiance ».

Quand le reportage de CBC News a été diffusé et que l'enquête ministérielle s'est déroulée, j'ai compris pour la première fois tout ce qui s'était passé en coulisse. L'un des éléments qui a vraiment permis de clarifier la situation, c'est la publication du rapport non caviardé. Je ne sais pas comment un gouvernement peut faire cela, mais le rapport ministériel a été publié sans rien masquer. J'ai donc pu lire en temps réel ce qui s'est passé immédiatement après mon signalement ainsi que le récit qui a pris forme par la suite.

Cela m'a fourni un contexte suffisant pour comprendre pourquoi on ne m'avait pas contacté. Le signalement a été supprimé. Il a été retiré. On a indiqué qu'il s'agissait d'une autodénonciation. La réglementation des médecins prévoit que si vous signalez vous-même les préjudices que vous avez causés, le système doit vous imposer une sanction moins sévère. J'ai découvert un document indiquant que j'aurais dit que j'aiderais la personne à corriger la situation. Je n'avais évidemment parlé à personne pendant toutes les années où cette situation s'est déroulée, ce qui a déclenché une cascade d'autres types d'événements.

Mais ce fut très instructif pour moi de vivre cette spirale descendante, de comprendre l'impact que cela a eu sur moi personnellement, de cerner comment le système réagissait, et d'expérimenter cette répression de l'indignation. Tous les éléments que j'ai énumérés sont des situations que j'ai personnellement vécues lorsque j'ai signalé un préjudice.

Et maintenant, je me trouve dans une position d'influence. Je suis très conscient que des choses peuvent toujours survenir, mais j'ai au moins des options autres que celles qui s'offraient à moi auparavant. Je peux notamment aider des gens qui vivent des expériences semblables.

Quand quelqu'un me parle de signalement de préjudices qui s'apparentent au nœud coulant que j'ai signalé, je pense que la personne que je suis aujourd'hui donne des conseils très différents de la personne que j'étais lorsque j'ai initialement signalé cet incident.

Et aux personnes qui éprouvent de l'indignation, comme peut-être certain·es d'entre vous qui êtes en colère en ce moment, mais qui l'exprimez simplement de différentes façons, je dirais, en tant que personne qui a parcouru ce chemin et qui a connu en quelque sorte un dénouement de situation, que ces expériences vous donnent une empathie particulière. Elles font de vous un·e meilleur·e dirigeant·e, si vous le permettez.

Vanessa Vermette : Oui, j'allais dire que cette expérience, j'en suis certaine, a fait de vous un défenseur et un leader plus digne de confiance, plus crédible et plus efficace pour les personnes qui traversent une situation similaire. C'est vraiment incroyable.

Je vais vérifier si quelqu'un d'autre souhaite intervenir. Oui, Darlene, s'il vous plaît, allez-y.

Membre du public : C'est comme une thérapie. Merci beaucoup pour la séance d'aujourd'hui.

Maintenant, vous avez beaucoup parlé, il y a une seconde à peine, de la suppression, et je pense à l'impact que la rage peut avoir sur la santé mentale et physique. Vous nous avez fourni un excellent cadre, mais je dirais que même à l'intérieur de ces cadres, certaines de ces solutions suggèrent une certaine suppression.

Je me demandais si vous pouviez nous parler de certains mécanismes d'adaptation du point de vue de la santé mentale et physique, car je suis certaine qu'il y a des répercussions sur l'hypertension artérielle, les maladies cardiaques et d'autres conditions qui peuvent en découler. Pourriez-vous nous en dire plus?

Dr Alika Lafontaine : Oui, et j'en parle plus en détail dans le livre, mais il y a de nombreuses poussées hormonales qui se produisent, comme celles liées au stress chronique.

À mon avis, et je pense que la littérature le confirme, le stress chronique est probablement le facteur de mortalité le plus important. Il augmente le risque de cancer, d'hypertension artérielle non contrôlée, d'accident vasculaire cérébral, de crise cardiaque et de développement du diabète.

J'ai connu tous ces changements physiques. J'ai eu des troubles du sommeil. J'ai fini par développer une arythmie pendant un certain temps, et j'étais presque certain de souffrir de fibrillation auriculaire. Heureusement, je pouvais faire des consultations informelles dans les couloirs, ce qui me permettait de rencontrer des ami·es internistes, à qui je demandais : « Pourrais-tu me brancher à l'ECG et me dire ce qui se passe? ». J'ai donc été bien soutenu de ce point de vue, mais ce n'est que lorsque j'ai réellement démêlé les émotions qui m'habitaient que j'ai commencé à progresser vers la guérison.

Et je pense que c'est un message que j'aimerais transmettre aux personnes présentes aujourd'hui qui vivent ces émotions. Si vous ne démêlez pas les émotions que vous ressentez, vous pouvez courir autant que vous voulez, vous pouvez boire un verre de vin après le travail et ainsi de suite, mais vous subirez d'importants changements physiques en raison de ce stress chronique.

L'une des choses les plus importantes que j'ai faites a été de m'ouvrir et de parler de certaines choses. J'en parle dans l'un des chapitres, mais mon indignation a atteint son apogée au moment où un membre de ma famille a failli mourir d'une embolie pulmonaire. Je me souviens d'avoir pris l'avion pour aller voir ce membre de ma famille, de m'être retrouvé avec le reste de ma famille et d'avoir dit : « Bon sang, qu'est-ce qui se passe? Je vais perdre cette personne. Et qu'est-ce que j'ai fait de ma vie? ».

Et il y a des choses qui peuvent survenir dans la vie et qui mettent fin à cette spirale descendante de l'indignation. Je les énumère dans le chapitre, mais c'est à ce moment-là que j'ai commencé à me demander si les choses sur lesquelles je me concentrais m'étaient vraiment utiles.

Et l'une des caractéristiques de l'indignation, c'est qu'il s'agit d'une force puissante. Je pense qu'elle fait partie du comportement humain, car on a parfois besoin de réformes. On a besoin que les gens s'indignent et fassent en sorte que certaines personnes quittent les positions de pouvoir dans certaines circonstances, car c'est souvent la seule façon de briser les systèmes de pouvoir. Mais à un certain point, l'indignation cesse d'être utile et devient extrêmement nuisible.

Et lorsque je suis revenu à la maison après avoir rendu visite à ce membre de la famille – qui heureusement s'est rétabli, contrairement à ce que je croyais – je me suis ouvert à ma femme. Pour être honnête, elle s'est assise avec moi et m'a dit : « Tu vas devoir régler cela ». C'est à ce moment que j'ai décidé que je ne pouvais plus continuer à me sentir ainsi. Cela n'en valait pas la peine.

Pour revenir à la question du deuxième horizon, c'est ce qui est intéressant à propos des expériences individuelles et communes. Quand on arrive au point où l'on se pose les vraies questions, le bruit commence à disparaître. Et je pense que si vous êtes pris dans la spirale descendante de l'indignation, si vous avez la chance d'en sortir, vous vivez l'une de ces perturbations.

Mais en l'absence de ces perturbations, votre corps souffre beaucoup, beaucoup, et de manière probablement bien plus grave que ce que j'ai pu indiquer.

Vanessa Vermette : Malheureusement, nous arrivons à la fin de cette conférence. Je vous cède la parole pour transmettre quelques conseils, quelques paroles de sagesse aux gestionnaires et aux dirigeant·es présent·es dans la salle ainsi qu'aux personnes qui visionneront cette conférence en ligne, quant aux façons d'appliquer ce cadre, de manière très concrète, dès demain dans leur vie et dans leur travail.

Dr Alika Lafontaine : Oui, je pense que l'une des choses qui m'ont touchées depuis la publication du livre – le livre est sorti le 28, et j'ai eu une semaine pour écouter les gens...

Vanessa Vermette : Toutes mes félicitations, d'ailleurs. C'est merveilleux.

[01:08:56 Vanessa Vermette et le public applaudissent.]

Dr Alika Lafontaine : Oui, merci beaucoup. Merci. Et entendre ce que les gens retiennent du livre. C'est toujours intéressant quand on écrit. Lorsque je terminais un chapitre et que je demandais à ma femme de le lire pour qu'on en discute ensuite, elle me demandait toujours : « Écris-tu cela pour toi-même ou pour un lecteur ou une lectrice? ».

Oui, et le livre a été une véritable thérapie. Cela m'a obligé à affronter beaucoup de choses dont j'avais parlé de façon superficielle. Évidemment, en 2017, quand j'ai parlé du fait que j'avais été étiqueté comme ayant un retard de développement, c'était un moment très difficile de ma vie. Mais en y réfléchissant, je pense que j'ai abordé cette situation d'une façon que je n'avais pas envisagée par le passé, même si j'avais en quelque sorte composé avec celle-ci.

Et je pense que mon message aux fonctionnaires est que ce que vous apportez à votre travail est aussi important que ce que vous accomplissez. Vous devez simplement reconnaître le traumatisme que vous avez vécu. Je ne peux pas imaginer ce que c'est de résoudre des problèmes sans arrêt, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, et de se faire dire dans bien des situations qu'on ne fait pas son travail.

Et j'en ai un peu fait l'expérience dans ma pratique de médecin. Bien entendu, j'ai la possibilité d'endormir les gens qui s'adressent à moi en criant.

Vanessa Vermette : Littéralement.

Dr Alika Lafontaine : Oui, Oui. J'ai donc toujours ce qu'il faut dans ma poche, littéralement. Mais je pense que le fait de chercher à mieux comprendre ces émotions fera de vous un·e meilleur·e dirigeant·e et assurément une meilleure personne. J'espère sincèrement qu'en lisant le livre et en parcourant les réflexions que j'ai moi-même dû explorer, vous entreprendrez votre propre cheminement.

Et à la fin du livre, vous découvrirez ce qui nous est arrivé, à Tom et à moi. Et je dirais que la colère, l'indignation et l'indifférence produisent des effets qu'on ne peut pas effacer. Il est impossible d'effacer les effets physiques que vous avez subis, ou encore l'impact émotionnel engendré par la rupture d'une relation et par ces fissures. Mais vous pouvez reconstruire quelque chose de différent. Et je pense, pour être tout à fait honnête, que reconstruire différemment n'est pas nécessairement mieux, mais cela vous permet de reconstruire quelque chose qui vous inspirera de la fierté.

Les problèmes auxquels vous êtes confronté·es sont plus importants – et je ne crois pas que c'est une exagération de l'affirmer – que ceux que doivent régler tous les autres groupes de fonctionnaires au sein de la fonction publique. Peut-être si l'on pense au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, on pourrait possiblement parler de la même chose, ou encore aux années 1970, qui ont été marquées par d'énormes bouleversements, mais il s'agit d'une crise qui ne survient qu'une fois par génération. On parle également de polycrise, c'est-à-dire une combinaison de crises différentes. Et ce que vous faites au quotidien aura des répercussions sur les prochaines générations de Canadiennes et Canadiens.

J'espère sincèrement que vous prendrez le temps de bien comprendre ce que vous ressentez et ce que vous vivez au fil de vos expériences. Je pense qu'il est devenu courant pour les gens de dire qu'ils suivent une thérapie, mais je pense aussi que l'efficacité d'une conversation dépend de ce que nous y apportons. Plus vous chercherez à vous comprendre vous-même et à cerner où vous en êtes, plus vous serez capable de faire preuve d'empathie et de reconnaître les émotions des autres, et plus vous vous sentirez épanoui·es dans votre quotidien.

Je sais que cela a transformé ma façon de pratiquer la médecine et la façon dont je travaille avec les patient·es. Et je sais toujours que la personne qui crie après moi dans ce lit d'hôpital vit probablement le pire jour de sa vie. Ce qui manquait et ce qui a fait de moi un meilleur médecin, c'est que je sais maintenant comment y répondre. Il ne s'agit pas seulement de faire place à l'écoute, mais réellement de donner aux gens ce qu'ils demandent.

Vanessa Vermette : Dr Lafontaine, je vous remercie pour votre franchise, votre courage et votre générosité. Merci d'avoir été avec nous aujourd'hui. Veuillez vous joindre à moi pour remercier le Dr Lafontaine pour cette présentation.

[01:13:30 Vanessa Vermette et le public applaudissent.]

[01:13:35 Le logo de l'EFPC apparaît. Texte à l'écran : canada.ca/school-ecole.]

[01:13:39 Le mot-symbole du gouvernement du Canada s'affiche à l'écran.]

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